REGARD 1

INTARISSABLE VERVE D'UN CONTEUR

DONT LA PAROLE EST PINCEAU

(in "José Miguel, une clé pour mieux comprendre les « naïfs »historiques et préhistoriques",

Noëlle Perez-Christiaens, I.S.A., Paris, 1993, p.11)

 

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Comment Miguel a-t-il appris son métier de déchargeur de poisson, comment a-t-il tout appris de la vie, comment a-t-il reçu tout ce savoir, cette morale, cette philosophie, cette sagesse… Cela revient à se demander comment se transmettent les connaissances chez les peuples sans écriture ! Par l’expérience, évidemment, celle que les anciens passent presque à leur insu aux plus jeunes, parce que ceux-ci, presque à leur insu et dans un silence religieux, les observent et que le tour de main les pénètre : les yeux des enfants - de nos petits - savent non pas voir, mais regarder, observer. Les connaissances se transmettent par les mythes, les contes, par les traditions, parce que les jeunes - nos petits - savent non pas entendre mais écouter très attentivement, se laisser captiver. Pourquoi ? Parce que le conteur est de la même civilisation qu’eux, ils sont de plain-pied les uns avec les autres. Le langage du conteur est très visuel, beaucoup plus visuel que parlé... on pourrait presque comprendre un bon conteur dans une langue différente de la nôtre... quand Miguel raconte un évènement, j’ai à peine besoin de traduire! […]

Entrons un peu plus avant dans la perception du conte, car il nous entraîne imperceptiblement vers la peinture naïve. Propp écrivait: « La pureté de construction des contes est le propre d’une société paysanne... que la civilisation a peu touchée. Toutes sortes d’influences extérieures altèrent le conte populaire et vont même parfois jusqu’à le désagréger »

Dans la vie simple des populations paysannes ou de celles du bord de l’eau à laquelle appartient Miguel, les attitudes ne sont pas sophistiquées par les éducations, elles ne sont pas étudiées ni palissées.

 

Le conteur s’exprime par gestes, par mimiques, par sons et par mots, il replace l’histoire qu’il conte dans un contexte que tous ceux qui l’écoutent connaissent parce qu’il est le leur. Les héros se meuvent en un temps hors d’une date précise, mais qui pourrait être le leur, et dans un paysage qu’ils connaissent puisqu’il reflète la culture dans laquelle se meuvent et dont vivent ceux qui l’écoutent. Il raconte ce qu’il a reçu, en en ayant bien compris le sens profond au-delà d’une mise en valeur de sa propre personnalité qu’il pourrait chercher à exprimer en se faisant valoir.

Miguel, qui fait partie de ce monde de l’oralité, ne s’exprime que rarement par mots : mais quand il raconte une tranche de vie, tel un conteur, il la mime, que ce soit avec son corps ou avec ses pinceaux. Toutes ces traditions qui ont formé l’homme qu’il est, il nous les conte à travers ses toiles de la façon la plus sensible ou la plus humoristique, et tout son auditoire le suit!

Miguel aime rire, il aime faire rire, et des situations imprévues et souvent hilarantes de naissent sans cesse de son imagination toujours en effervescence. Lorsque, avec son groupe "Os Medrosos de Setûbal" il organisait des "brincadeiras de vouas" (des jeux avec les vaches et les taureaux sauvages), sa verve fusait de partout. Le Carnaval, avec lui, était toujours nouveau : j’apportais de Paris des petites attrapes, et elles entraient immédiatement dans un scénario né en quelques minutes de son esprit toujours vif et concret, lui qui connaissait parfaitement bien le public qui allait en en rire aux larmes.

Vint un jour où, l’âge rendant prudent, il a senti qu’il valait mieux arrêter ces jeux... Alors sa veine artistique changea d’elle-même de direction : il s’est mis à peindre, comma ça, tout simplement, du jour au lendemain et petit à petit, cette même verve a jailli sur ses toiles... Je n’ai eu qu’a l’encourager, à rire... et il a vite compris que là était sa nouvelle manière de transmettre tout ce qu’il est. […]

Des détails, certes, il s’amuse à en peindre, mais juste ceux qui sont nécessaire à faire comprendre ou à faire rire ; jamais il ne "lèchera" une toile en dessinant tous les pavés d’une rue, toutes les tuiles d’un toit ou toutes les feuilles d’un arbre! Et depuis, il évolue, à l’encontre de certains peintres qui se fixent dans des "trucs" de métier ; chaque année apporte un mûrissement, une nouvelle approche de la réalité : il raconte mais s’amuse, et en vivant son conte, il rajoute ou enlève un détail selon l’inspiration du moment. De même qu’un conteur ne peut raconter deux fois de suite la même histoire d’une manière identique... il est incapable de se recopier. […]

Il reste toujours aussi pur aussi près de la nature et selon l’expérience de vie, mais la construction de ses toiles évolue tout restant très paisible et équilibrée ; selon ce que lui dicte son œil, il s’aventure maintenant à des compositions très fines qu’il n’aurait jamais envisagées il y a deux ou trois ans.

 

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