REGARD 2

ORALITÉ ET PEINTURE NAÏVE

(in "José Miguel, une clé pour mieux comprendre les « naïfs »historiques et préhistoriques,

Noëlle Perez-Christiaens, I.S.A., Paris, 1993, p.15)

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Pour comprendre la vision du monde de Miguel, il est indispensable de se reporter aux temps où ceux qui gravaient, sculptaient, peignaient, étaient analphabètes, et où ceux qui recevaient leur enseignement, dans la pierre ou la peinture, l’étaient aussi. Les sculpteurs mégalithiques des statues-menhirs, de même que ceux auxquels ils s’adressaient, étaient illettrés.

 Les enlumineurs des premiers siècles et jusqu’aux XVIème et XVIIème siècles compris, tout moines qu’ils étaient, étaient très probablement en grande partie illettrés. Les sculpteurs des basiliques romanes ou des cathédrales gothiques l’étaient vraisemblablement aussi en majeure partie. De toutes façons, en s’exprimant sur les murs des petites églises ou des basiliques de pèlerinages, ils s’adressaient à des analphabètes pour leur transmettre un enseignement.

Les grands artistes que les ethnologues ont découverts au cours des dernières années, les Inuits du Grand Nord, les autochtones d’Australie centrale, les peintres pariétaux du Sahara... appartiennent au monde des illettrés, comme les bergers du Val Camonica des hautes vallées des Alpes italiennes.

Un peintre naïf, un vrai, est presque toujours un analphabète. Et là est la grande difficulté du Naïf: il a des choses à dire, des émotions à faire partager, une tradition à transmettre ; mais il ne peut pas le faire comme le noterait un ethnographe ou un reporter, d’abord parce qu’il n’a pas la disposition de l’écriture, mais surtout parce qu’il n’a pas non plus le cerveau d’un intellectuel.

 

Tels ses grands devanciers, ou tel un conteur génial, Miguel laisse sourdre de sa conscience les coutumes de son quartier, de ses pères, de son métier ; l’oralité, pour lui, éclôt en dessins, en peintures, en assemblages de coquillages colorés, en imagination qui trouve toujours un moyen de se transmettre! Une peinture de Miguel sur un mur, c’est une échappée pleine pacifique et équilibrée sur un monde solide, souriant et ensoleillé, un monde à dimension humaine, plein de chaleur et de drôlerie.

Quand il peint, il évolue paisiblement entre imaginaire et réalité, sans que la frontière entre ces deux terres soit nettement définie ; tout à la fois, il illumine la réalité par l’imaginaire et donne des racines réelles à son imagination.

Miguel est un conteur plein de verve, témoin d’une civilisation qui disparaît au galop pour sauter dans la modernité. Ce qu’il a connu n’est plus! Le Portugal en dix-huit ans est passé brusquement du Néolithique à l’ère atomique. Toute sa croissance et sa vie d’homme se sont écoulées sans eau courante ni électricité, tandis que ses petits enfants jouent avec des consoles électroniques ! Ce qu’il cherche à nous transmettre, c’est l’émanation d’un savoir collectif et d’une tradition dont il a un peu la nostalgie - même si, avant la révolution, la "fome" (faim) sévissait un peu partout - parce qu’on y était mieux adapté qu’au monde actuel, qui change constamment. La même nostalgie se trouve chez l’écrivain Bernard Clavel, qui a été élevé sans électricité et sans moteur pour monter l’eau. « Je donnerais cher pour revivre une journée de ce temps-là », disait-il. […]

 

En se promenant avec Miguel dans ses toiles, on pénètre dans tout un pan d’une riche ethnographie: il conte les ressources du milieu marin dans le port ou sur la tête des "varinas" qui allaient vendre le poisson en ville, les "peixeiros" qui sillonnaient les rues avec, sur l’épaule, un long bâton aux deux extrémités duquel étaient passés des "cabaças" (paniers) plats... et même s’il oublie de faire les anses, tous les poissons y figurent avec les détails nécessaires pour qu’on les reconnaisse! Sans avoir l’obsession des détails, il veut que l’on comprenne.

On est prêt pour goûter tout ce qui sourd de ces symphonies colorées, la verve inépuisable de ces conteurs nés qui changent la parole en estampe et écrivent tous leurs souvenirs, comme un testament olographe, avec des pinceaux qui évoluent légèrement sur une toile et lui sourient! Miguel chante les grandes qualités des civilisations traditionnelles basées sur le respect de l’autre, sur le dévouement, sur l’éthique de la responsabilité qui fait des hommes nobles et dignes.

 

Du temps où Miguel n’osait pas s’aventurer au delà de ses frontières, j’allais souvent le retrouver au Portugal et l’étonnement me surprenait à chaque voyage: par ici j’entendais parler de droits... mais j’arrivais là-bas, et on me parlait de devoirs; par ici on faisait la grève, on n’en avait jamais assez; là-bas le moindre petit travail était accepté avec une joie infinie; par ici, on n’était jamais satisfait malgré une aisance, une richesse notoire de l’ensemble des humains; là-bas, on était heureux avec rien et on vivait bien avec peu. Ces civilisations traditionnelles donnent un savoir-faire qui fait que chacun se sent "bien dans sa peau".

Miguel chante tout le courage de faire face à la vie; en face il y a ces autres civilisations qui encouragent la démission; sa morale est une éthique de responsabilité; en face il y a une soit disant éthique des droits. Sa morale est basée sur le bon sens; en face il y en a une autre, fondée sur un idéal intellectuel qui n’a rien à voir avec la vraie vie! Sur ses toiles, tout un petit monde travaille pour gagner sa vie et celle de sa famille.

 

Le grand astrophysicien Hubert Reeves, quand il s’émeut devant l’art brut - mais on pourrait aussi le dire de l’art naïf - parle d’une « pulsion quasi obsessionnelle de créer ». Miguel ressent cette pulsion de transmettre, mais qui n’est en rien obsession. Silencieux, équilibré, bien d’aplomb sur sa chaise ou sur un tabouret, les jambes plantées et relaxées, le tronc droit... il laisse les choses qui ont envie de se dire… s’écrire avec son pinceau... lui monter doucement à l’esprit, et s’inscrire, comme faire se peut, sur sa toile.

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