REGARD 3

JOSÉ MIGUEL,

UNE NOUVELLE CLÉ POUR PÉNÉTRER DANS L'HISTOIRE DE L'ART

(in "José Miguel, une clé pour mieux comprendre les « naïfs »historiques et préhistoriques,

Noëlle Perez-Christiaens, I.S.A., Paris, 1993, p.21)

 

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Voir Miguel travailler, c’est entrer dans un autre monde où plein d’humilité, il sait qu’il y a des choses trop difficiles auxquelles il ne peut pas s’attaquer. Tout le reste est à sa portée et ne présente plus de difficulté à ses propres yeux... sinon des difficultés surmontables, soit avec de la patience, soit grâce au temps. Et c’est là que nous pénétrons dans une perception différente de celles qui ont été forgées par notre éducation.

Miguel peint ce qu’il voit en le corrigeant avec ce qu’il sait ; ou encore, il mélange ce qu’il voit et ce qu’il pourrait voir si la personne était à la fois de face et de profil, si la plante poussait ses racines au dessus de la terre, si l’eau était assez transparente pour qu’on puisse y apercevoir les poissons avec toutes leurs couleurs, si les poissons étaient très gros, etc. Par exemple, il peint un arbre ou une plante... mais il sait qu’il y a des racines... alors il les représente... mais il sait qu’il ne peut pas les voir, alors il peindra autour un monticule de terre tout spécialement conçu au dessus du niveau du sol pour les cacher... un peu comme on butte des pommes de terre, mais à condition que la terre laisse voir les racines en transparence!

 

Il sait qu’un humain se caractérise par cinq doigts à chaque main et à chaque pied. Quelle que soit la position de la main, même si elle est fermée sur la banderille que le cavalier va planter dans le "murilho" du taureau, il marquera cinq petits points rouges pour indiquer les cinq ongles... souvent alignés comme si le pouce était aussi long que les autres doigts - ou eux-mêmes aussi courts que le pouce! Aucune importance, une main ça a cinq doigts, tout le monde le sait, alors "ils" comprendront... Le pied a une certaine forme, vu d’au-dessus; lorsqu’il marche, Miguel ne se voit pas de profil... alors, même si le pied qu’il peint est en train de marcher ou de courir, il le fera vu d’au-dessus, et marquera les cinq orteils par cinq petits points rouges, même si, dans un cas précis, c’est la plante du pied qu’on devrait voir! Pourquoi rouge? Pour que cela se voit bien et qu’il n’y ait aucun doute là dessus!

Mais n’est-ce pas ainsi que les Egyptiens s’y prenaient dans ces peintures qui font à juste titre notre admiration et qu’on nous décrit faites selon "les conventions de frontalité" du temps? L’œil égyptien n’est-il pas dessiné de face dans un visage de profil? Les épaules ne sont-elles pas faites de face de manière à montrer la force des hommes, alors que de profil on ne peut que l’imaginer? Le rendu n’est-il pas exactement le même lorsque l’enlumineur de l’Apocalypse de Lorvâo dessine les cavaliers de Dom Alonso Henrique, premier roi de Portugal? Leurs jambes sont bien de profil, leur tronc est de face, avec même, parfois, l’ombilic bien indiqué, le bras droit qui tient l’épée est démesuré et la main trop forte, le coude gauche (de la main qui tient les rênes) est placé en l’air, dans le prolongement de l’épaule, et l’humérus est trop court... Quant aux chevaux, ils sont aussi humoristiques que leurs maîtres, avec des têtes trop petites et le fanon du boulet des quatre aplombs tellement long qu’on les dirait ferrés d’escarpins à talons hauts! […]

Miguel peint ce qu’il voit et ce qu’il sait, mais aussi ce que choisit son œil amoureux; il peint ce qui lui plaît: sur le port de Setùbal, il fait les petites maisons anciennes, celles où il fait bon vivre, serrés les uns contre les autres... mais pas les grands immeubles actuels qui ne vont pas avec les barques des pêcheurs! Il ne peint pas n’importe quel animal, mais ceux qui lui plaisent ou qui l’amusent, ou encore ceux par lesquels il peut laisser libre cours à son humour. Ses poissons sont magnifiques: travaillant à la criée au poisson, il a la chance de pouvoir les voir encore presque vivants et rutilants des couleurs que la nature leur a données; sur ses toiles, il augmente cette beauté, et ses poissons sont beaux comme une prairie au printemps! Ce qui lui importe, c’est ce qu’il veut dire ou insinuer ; certains détails prendront alors des proportions énormes […]

Si nous regardons bien les statues anciennes et souvent provinciales du Moyen Age, partout se remarquent les mêmes "erreurs" de proportions et de perspectives... mais elles sont belles ! De même, les moines lecteurs, copistes ou enlumineurs se dessinent eux-mêmes au travail sur des lutrins complètement tordus, pour qu’on puisse bien voir, posé dessus, le livre (trop) grand ouvert! Partout, on se heurte à la même difficulté.

Miguel, lui, s’y prend autrement: il sait la longueur de la jambe, il sait qu’il y a une jupe, par exemple... il fera tout cela, et la petite bonne femme paraîtra, à mon œil, comme si elle était debout devant la ligne épaisse qui, pour lui est le banc... Miguel la sait assise et la voit ainsi: « Elle est assise, dit-il ; il y un banc ! »

 

La planche qui monte du bateau vers la berge pour la décharge du poisson ou du sel, est dans un biais faux... L’important, c’est qu’elle aille du bateau à la berge... et on ne la verra pas de profil, puisque, lorsque c’est lui qui décharge - ça le frappe parce qu’il ne faut pas en tomber - il la voit d’une certaine largeur! De même, lorsqu’il peint le ponton d’Alcacer do Sal, toutes les planches seront parallèles... c’est ainsi qu’elles lui apparaissent lorsqu’il marche dessus pour descendre dans une des barques de pêche venue pour la fête. Il dit ce qu’il a à dire pour faire visionner le paysage ou la scène qu’il veut montrer ; il plante le décor comme les comme le faisaient les peintres des tombeaux égyptiens, comme les peintres et les enlumineurs, voire les sculpteurs du Moyen Age... et nous comprenons parfaitement bien la scène...

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