REGARD 4

MIGUEL,  LE POISSON  ET  LE TAUREAU

 

(in "Le culte de la vache et du taureau", Noëlle Perez-Christiaens, I.S.A., Setubal, 1995, p.6)

 

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Dans la vie de Miguel, un fait socioculturel est très net : le poisson et le taureau ont une place primordiale. Le poisson, c’est sa vie quotidienne, son gagne pain routinier de tous les jours, de tous les jours d’une année et de toutes les années de sa vie active... Le taureau, c’est la rupture de la monotonie, de cette routine que les temps dits néolithiques imposèrent aux humains dans leur vie courante. Qui, parmi nous, n’est pas lassé de devoir régulièrement aller au bureau tous les matins ? De faire ménage ou cuisine tous les jours ! Pour rompre ce train-train, il y a les fins de semaine, les jours chômés, les vacances... et pour les gens religieux, les fêtes : toute la préparation qu’elles demandent mettent déjà dans l’ambiance, soit par le costume qu’il faut se fabriquer, soit par les mets spéciaux et souvent symboliques qu’il faut confectionner. A force d’observation, on s’aperçoit que le symbolisme n’est perçu comme tel que par nos cerveaux intellectuels... alors que les intelligences d’illettrés le considère le plus souvent au premier degré, ce premier degré qui leur saute aux yeux parce qu’ils sont encore au cœur de la Nature.

 

 

Le poisson et le taureau, pour Miguel, c’est du concret : le poisson lui donne à manger, soit qu’il le prépare pour le repas, soit qu’il le vende, soit que son métier de Fort des halles à marées de Setubal lui apporte un peu d’argent et une couverture sociale. Le poisson, il l’aime, il aime le toucher, le caresser […].

 

Et le taureau alors ? Miguel est "poisson", et cela aurait été trop beau qu’il ait le taureau comme ascendant ! Non, il est poisson, ascendant poisson. Le taureau, pour lui comme pour tout le petit monde dont il fait partie, est diversion de la vie courante, jeu, drame, beauté, lyrisme, risque et héroïsme, peur et maîtrise de soi, exaltation et rire.

Tout ce qui n’est pas le lot normal de la vie est donné à Miguel par le taureau, cet être extraordinaire qui a rempli ses rêves, nourri son imagination inventive, et qu’il connaît dans toutes les finesses de sa psychologie pour s’en être occupé de tous temps et sous tous ses aspects.

 

Miguel sait lire ce qui se passe dans le regard d’un "touro bravo", il connaît ses manifestations d’énervement, les mouvements si expressifs de sa queue terminée par un gros pompon, de sa patte avant - sa main - qui gratte le sable pour dissoudre l’émotion. Il connaît et aime le « touro bravo » et la « vaca brava », il s’attendrit et rit devant les petites taures de quelques mois dont on éprouve la bravoure lors de combat avec les futurs grands cavaliers, lorsque ceux-ci n’ont encore que neuf ou dix ans... le « gallo bravo » (le troupeau sauvage), c’est la passion de sa vie, ce qui lui ferait commettre les pires imprudences, le ferait même se parjurer : c’est ce qui suscite en lui une pulsion irrésistible ; il faut oser, jouer, même au risque d’une blessure grave ; même s’il sait que le réveil du lendemain sera douloureux et que tous ses muscles seront meurtris... c’est irrésistible ! […]

 

Miguel n’est pas le seul à être dans cet état face au dieu sauvage, tout le petit monde de la "horda-d’agua" est comme lui. A la criée au poisson, longtemps à l’avance, on me demande si j’irais aux prochaines fêtes... Nul n’échappe à cette passion, on se remémore les hauts faits vécus les années précédentes, les accidents, les morts... « Pauvres gens… », dit-on, mais on y fonce comme si jamais plus cela ne devait arriver. […] Il faut sentir l’odeur du Dieu, entendre sa respiration, surveiller ses essoufflements, le voir gratter de la "main" quand il s’énerve ; il faut le frôler, le toucher, lui tendre des pièges et éclater de rire s’il tombe dedans... On joue à cache-cache avec lui en tournant autour d’un banc ou d’un arbre...

 A Moita, dans un petit enclos, en plein milieu de l’avenue garnie de sable où seront lâchés les taureaux, on prépare un grand brasero pour griller les sardines que Miguel, traditionnellement, apporte. Le taureau arrive au trot, on l’appelle, on le nargue et s’il entre dans l’enclos, c’est la joie... Lestement, tout l’espace se vide et le dieu est là, entre les fils tendus, ne sachant plus comment sortir. D’énervement il donne un grand coup de corne dans le brasero, les sardines volent de toutes parts et toute la foule s’esclaffe... et on en parlera encore dix ans après ! C’est la passion. Je n’ai jamais vu Miguel plus épanoui qu’en face d’un taureau ! […]

 

Revenons à notre Miguel : comme tous les jeunes qui ont besoin de gagner leur vie et celle de leur famille, il a fait des quantités de métiers. Entre autres, il a été employé comme domestique chez un maquignon qui achetait et vendait toutes sortes d’animaux - ovins ou bovins - et dont il fallait s’occuper pendant leur séjour à la ferme. C’est ainsi qu’il est considéré un peu comme un frère par le fils du maquignon, qu’il est adoré de ses petites filles qu’il conduisait à l’école et auxquelles il racontait de belles histoires. […]

 

 

Par un hasard assez extraordinaire, la maison dans laquelle Miguel habite depuis la révolution de 1974 se trouve bâtie à quelques mètres de l’ancienne « azinhaga dos touron » (chemin des taureaux). C’était par là qu’ils venaient à la « praça de touron » du temps où Miguel les convoyait. C’est aussi par cette sente que les animaux de boucherie arrivaient pour descendre dans la ville jusqu’au « matadouro » (l’abattoir) où est maintenant la gare routière.

 

 

Chez son patron, il y avait aussi les chevaux auxquels Miguel voue un grand intérêt. Il connaît tout, on sent qu’il a partagé leur vie durant de longues années. Les chevaux montés par les cavaliers de « tourada » entreront dans l’arène sans caparaçon, sans œillères : ils feront de la haute école dans l’enclos ou règne en maître « le péril latent », le taureau souvent imprévisible […] Maintes fois, Miguel a été appelé en renfort pour aider... Tout ce qui touche au taureaux ou aux taures, il l’a fait et il aime le faire.

 

[…] Ici, le taureau de lice a le droit d’être sauvage, il doit l’être, et pour ce faire on se garde bien de le "zigouiller" à moitié. Tout au long du jeu il restera cet être magnifique et plein de vie qui, dès l’ouverture de la porte du touril, « gicle » dans l’arène, cherche à s’y repérer, et défoule sa rogne et son angoisse contre tout ce qu’il rencontre. Les toureiros portugais ont l’habitude des taureaux "em pontas" qui n’ont pas été torturés et sont pleins de vie […]. Il se donne tellement à fond que, parfois, il en meurt! Et quand il n’en meurt pas, il est beau jusqu’au bout.

 

 

Quant à Miguel, jamais il n’a peint un taureau mort. Quand nous sommes allés en Espagne, il a voulu voir la mise à mort, et il en est sorti écœuré... « Ça n’ajoute rien, m’a-t-il dit, c’est plus beau chez nous », et je partage tout à fait son point de vue : […] Miguel fait toujours des taureaux très puissants et pleins de vie. […]

 

 

Tous les sens en éveil, captivé pour faire face, à chaque instant, à l’inconnu, le taureau se surpasse et fonce au delà de toute prudence, au delà de toute protection de soi-même... Alors il devient sublime, et il sublimise le sacrificateur. […] Conscient ou inconscient de tout ceci, le sacrifiant - qu’est chacun de ceux qui sont venus s’asseoir sur les gradins - en ressortira plus ou moins transmuté selon le degré de préparation qu’il aura atteint avant de franchir le seuil de l’aire sacrée qu’est la praça. Miguel est-il conscient de tout cela ? Intellectuellement, sûrement pas. Par contre, s’il s’agit de quelque chose qui transcende le spectacle, certainement. Il sent, il vibre, il crie, il hurle... Si le fer a été magnifiquement posé, il bondit sur ses pieds, il applaudit... Si le cheval ne répond plus et s’écarte juste au dernier moment, empêchant ainsi le cavalier de poser le fer, il crie : « Va changer de cheval, il n’en peut plus ! » Quand un forcado paraît hésiter alors que d’en haut, il voit le taureau en bonne position, il lui crie : « Maintenant ! ». Il a des yeux tellement fins pour remarquer la moindre chose, le plus minime froncement de narines d’un cheval, des oreilles qui s’orientent ou se couchent...1a queue si expressive du cheval, ou celle du taureau.

 

 

Quand le dieu entre dans l’arène, tout le monde le scrute : sera-t-il bon ? Est-il bien bâti ? Miguel me souffle : « Il est gaucher » ou encore « Il est faible de la main droite »... « il s’est lait mal dans sa cellule »... « il s’est blessé en descendant de sa cage » Il voit tout, il jauge la qualité de l’investissement du taureau, la pureté du geste du cavalier qui plante la « farpa » et me fait des signes de la main pour m’éduquer : « C’était très moyen ! »… « Ça, c’est bon pour les touristes, mais ce n’est pas difficile » « Tu vas à la pêche ! » crie-t-il au cavalier qui a un peu trop laissé passer le taureau, ou qui ne risque presque plus rien en plaçant le « ferro » de trop loin. Il y est, il n’est que là, il oublie tout, n’est pas indulgent pour ce qui n’est pas bon, crie sa joie devant l’action d’éclat... il en sort bien, frais, lavé de ses ennuis quotidiens, plein d’allégresse et de rire. Le sacrifice a joué son rôle sur lui, le voilà régénéré par le sacrement. Même si intellectuellement il n’a pas étudié ce qui touche au sacrifice, il y participe entièrement et il en reçoit les bienfaits... Que peut-on demander de plus ?

 

 

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